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IA, Démocratie et Révolte

I.A. : L'humanité va-t-elle survivre ? Gilles Babinet [EN DIRECT]

Gill Babinet déconstruit les illusions de la Silicon Valley, expose la militarisation de l'IA et propose une résistance humaine face à un système qui nous efface.

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Synthèse
Date
30 mai 2026
Lecture
21 min
Format
5019 mots
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Le déclic d’un visionnaire : de l’utopie à la prise de conscience

L’ambiance sur le plateau de Syer Review est loin d’être celle d’une interview académique. C’est une rencontre entre deux hommes qui se connaissent depuis plus de dix ans, où le tutoiement s’installe dès les premières secondes, scellant une confiance immédiate. L’invité, Gill Babinet, n’est pas un simple technocrate. Homme de terrain et de hautes sphères, il assume un parcours impressionnant : trente ans d’entrepreneuriat, la présidence du Conseil national du numérique français, huit années à la Commission européenne, et des enseignements à Sciences Po et HEC. Mais aujourd’hui, il a choisi de mettre cette expertise au service d’une initiative démocratique et populaire : Caféia. Le concept est d’une simplicité désarmante : de la médiation pour décrypter l’intelligence artificielle. Après 1 800 événements l’an dernier, l’objectif est de passer à 6 000 cette année. L’urgence est palpable.

Pour comprendre la force de son propos, il faut remonter à ses origines. Babinet avoue avoir été, comme beaucoup de sa génération, un fervent croyant des années 90. Il faisait partie de cette vague convaincue qu’Internet apporterait un bienfait inclusif, un outil d’émancipation majeur pour l’humanité. Il a cru à cette promesse « très longtemps ». Ce qui a fissuré ce dogme ? Une succession de réveils brutaux. Le premier, c’est Snowden en 2011. Beaucoup lui avaient prévenu des dérives, mais il les avait classés dans la case « complotistes ». Il ne les a pas crus, ou plutôt, il a refusé de le croire.

Le second choc, plus tangible et politique, arrive avec Cambridge Analytica. Babinet explique le mécanisme avec une lucidité froide : il s’agissait de transformer Facebook en arme psychologique. La méthode consistait à cartographier chaque utilisateur via un graphe psychométrique pour identifier trois zones : les opposants farouches, les partisans farouches, et surtout, les indécis ou les « légèrement pour/contre ». L’objectif ? Cibler cette zone grise pour la solidifier, la radicaliser, et ainsi influencer le vote. Si l’impact sur les élections américaines reste débattu, le lien avec le Brexit est, lui, établi. Nigel Farage a compris le potentiel de cette ingénierie sociale et l’a déployée à grande échelle.

C’est ici que le déclic devient systémique. Babinet réalise que ces outils ne servent pas seulement à gagner des élections ; ils servent surtout à créer de l’addiction. La logique des plateformes repose sur l’opiniâtreté du « clash ». La polémique fonctionne mieux que l’argumentation nuancée ; elle retient l’attention, elle captive l’utilisateur. La conclusion est sans appel : les plateformes numériques, conçues pour connecter, se sont retournées contre leurs utilisateurs. Ce n’est plus une question de conspiration, mais de structure inhérente à l’économie de l’attention.

On ne peut pas avoir des plateformes qui ont un niveau de puissance prescriptive, économique, politique sans accéder aux algorithmes.Gill Babinet

La métamorphose de la Silicon Valley : de l’inclusion à l’exclusion

Bien plus qu’une critique des plateformes, Babinet livre une anthropologie sombre de la Silicon Valley. Il décrit avec une certaine amertume lucide la métamorphose de ses anciens amis de la tech. Ces figures qu’il présentait initialement comme des « démocrates inclusifs », communautaires et alternatifs, se sont révélées être, sous le capot, des individualistes froids, guidés uniquement par une logique de marché implacable. Cette dissonance cognitive a provoqué chez lui un sentiment de vertige : il sentait qu’il « décrochait les wagons », qu’il n’était plus en phase avec la réalité de ceux qui construisaient l’internet.

Il faut tout de suite déconstruire l’illusion de neutralité technologique qui plane sur la région. Babinet, avec une pointe d’ironie amère, dépeint une région où la culture technologique est explosive, mais où la culture politique, elle, est navrante. On y croit dur comme fer à l’idée que le code possède une forme d’« objectivité transcendante », cette conviction dangereuse selon laquelle l’algorithme serait plus juste que les humains corrompus. C’est là que réside le vrai problème : une « inculture politique » monumentale qui pousse les esprits brillants à se remettre aveuglément aux plateformes, persuadés que la logique algorithmique est par nature merveilleuse et impartiale.

Mais attention, ce n’est pas de l’innocence, c’est de la manipulation. Ce phénomène a été récupéré par des acteurs qui comprennent parfaitement les dégâts potentiels. Prenons l’exemple de la NSA et de ses data centers dès 2011 : la mécanique est celle d’une dérive progressive, presque insidieuse. Babinet prend l’exemple historique de Facebook pour illustrer cette évolution inéluctable. Au début, pas d’algorithme complexe : juste un « wall » où l’on poste ce qu’on veut. Mais très vite, les fondateurs réalisent que le système fonctionne mieux, génère plus d’engagement, s’il est « boosté » par une petite touche algorithmique. Et c’est là que le bascule. On découvre que le « clash » vend mieux que la nuance. Alors, on en rajoute. On polarise politiquement car cela maximise l’engagement.

L’argument le plus frappant, et probablement le plus glaçant, repose sur la notion d’« incrémentalité ». Babinet cite les témoignages d’anciens activistes de Google, comme Timnit Gebru, qui racontent comment la collaboration avec les services de renseignement américains ne s’est pas faite par un coup d’éclat soudain. Ce n’est pas le genre Brin qui se réveille un matin en se disant : « Aujourd’hui, je construis Google pour bosser avec la NSA ». Non. C’est un processus lent, étalé sur 15 ans, une porosité qui s’installe jour après jour, service après service, jusqu’à ce que l’humain soit purement et simplement retiré de la boucle.

Cette dynamique atteint son paroxysme avec l’arrivée de figures comme Elon Musk. L’achat de Twitter pour 45 milliards de dollars a servi à mettre un réseau social entier au service d’une « cause politique ». Les travaux de la Paris School of Economics le confirment : depuis ce changement, les contenus de droite et d’extrême droite ont explosé en visibilité, déséquilibrant radicalement l’écosystème qui existait auparavant. Ce n’est pas qu’il n’y avait pas de biais avant, insiste-t-il, mais c’est la combinaison de ces biais avec une porosité croissante envers les services de renseignement qui crée le risque existentiel actuel.

Il faut prendre le temps de s’engueuler.Gill Babinet

La militarisation de l’IA et l’illusion de la précision

La conversation dériva alors vers une question plus existentielle : “Tu trouves qu’il y a une démocratie en ce moment ?” Le soupir qui suit est lourd de sens. La réponse n’est pas un plaidoyer pour la perfection, mais un choix de moindre mal, teinté d’un patriotisme pragmatique. “Je préfère être en France qu’ailleurs, et de loin.” Il précise sa pensée avec une touche d’humour noir très français : il préfère vivre dans une démocratie qui “se ridiculise” plutôt que dans une “dictature molle”.

Mais revenons au cœur du sujet, là où la technologie rencontre la géopolitique. L’IA, le Big Data, les services de renseignement… Tout est lié. Il décrit une course à l’échalotte féroce entre les puissances : Chine, Russie, Europe, États-Unis. Dans ce contexte, il juge avec sévérité la “pauvreté intellectuelle” de nos ministères des Affaires étrangères et du Numérique. Il pointe du doigt l’incompétence alarmante de certains élus, jusqu’en 2026, qui se félicitent encore de simples “pratiques d’anonymat informatique”. Et pour ancrer le tout dans le réel, il raconte une anecdote personnelle et révélatrice : lors d’une visite dans le bureau d’un ministre nommé Ber, il lui a posé la question la plus simple du monde : “Quel téléphone portable utilisez-vous ?”. La réponse, ou plutôt l’absence de réponse appropriée, symbolise à elle seule l’incompréhension profonde du pouvoir politique face aux enjeux numériques qu’il est censé réguler.

Le cœur du problème, selon lui, réside dans la transformation fondamentale de la guerre elle-même. Il distingue deux niveaux, mais se concentre sur le plus inquiétant : le passage d’une guerre déterministe à une guerre probabiliste. Prenons l’exemple de l’Ukraine, où les drones identifient déjà les uniformes et tirent automatiquement. La barrière éthique traditionnelle, celle du tir humain direct, est franchie. Mais c’est ailleurs, à Gaza et potentiellement au Liban, que le bascule est la plus philosophiquement dangereuse.

L’IA ne se contente plus de cibler une personne précise ; elle calcule une probabilité. Grâce à des couplages entre des systèmes de surveillance comme Palantir et des modèles de langage comme Claude, l’armée ne dit plus : « Cette personne est entrée dans ce bâtiment, on bombarde. » Elle dit : « Cette personne va à cette heure, dans ce bâtiment, avec telle autre personne… il y a une grande probabilité qu’il soit là. »

C’est ici que l’argumentation atteint son paroxysme. À quel seuil de probabilité envoie-t-on le missile ? 51 % ? Suffit-il ? Notre expert dénonce avec force l’euphémisme des années 2000 sur la « guerre de précision chirurgicale ». Ces mots, il les qualifie de « bullshit » pur et simple, des termes conçus pour désolidariser la population civile de l’horreur des bombardements. L’image du cancer est utilisée avec justesse : on parle de contourner les organes sains pour retirer la tumeur. Mais avec l’IA probabiliste, cette précision illusoire s’effondre. On ne vise plus la cible ; on vise un risque. Et en acceptant de frapper à 51 % de probabilité de présence, on admet implicitement que 49 % de ce qui sera détruit peut être innocent. C’est un recul considérable, une régression éthique que l’efficacité algorithmique cache sous un vernis de rationalité froide.

Ce qui a profondément changé, c’est que je pense que la Silicon Valley est passée d’un système inclusif à un système exclusif.Gill Babinet

L’Europe en dérive : between Atlantisme et inertie

La discussion dévie ensuite vers la critique de l’Europe actuelle, jugée incapable de projeter sa puissance militaire. L’orateur cite l’exemple de la Hongrie, qui « dit merde depuis un certain temps pour l’aide à l’Ukraine », et conclut que l’Europe « pète un peu plus haut que son cul » en ayant des prétentions sans l’armée pour les étayer.

Imaginez une salle de réunion bruyante, où l’air est si électrique qu’on pourrait l’allumer à la bougie. C’est là que se joue le vrai drame européen, loin des images lisses des brochures institutionnelles. Notre interlocuteur lance la conversation avec une pointe d’ironie mordante : on qualifie souvent les Européens de « charismatiques », mais lui, il ne croit pas un mot. Pour lui, l’Europe, c’est surtout une question de « burne » (un terme familier pour désigner la bêtise ou la maladresse) et de « ravis de la crèche » quand il s’agit d’anticipation. Oui, vous avez bien lu : selon sa lecture lucide et sans concession, les Européens sont les derniers arrivés sur tous les fronts – prospective, renseignement, vision stratégique. « Ça se passe pas comme ça », tonne-t-il, rejetant d’emblée l’idée d’une Europe prévoyante.

Plutôt que de se bercer d’illusions, il décortique avec la précision d’un chirurgien la dérive allemande, qui a failli faire sombrer le continent dans le noir et le froid. Le scénario catastrophe, c’est cette « désindustrialisation » annoncée de l’Allemagne, née d’une politique énergétique aussi dissonante qu’elle était dangereuse. Comment est-on arrivé là ? En suivant la logique folle d’un « projet européen » basé sur l’intégration réglementaire : « Si vous voulez jouer avec nous, c’est avec nos règles ». Que ce soit sur l’environnement ou la technologie (DSA, DMA, Data Act), l’Europe a imposé son standard. Mais cette rigueur juridique ne suffisait pas à masquer les failles structurelles, et surtout, la fracture idéologique au sein même du Conseil.

L’Allemagne, ce géant endormi, a joué un rôle catastrophique en prônant l’achat d’énergie bon marché… venant de Russie. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient « écolo » et refusaient le nucléaire. Il y a ici une ironie tragique : l’Allemagne, terre d’ingénierie, a préféré le gaz (et même le charbon par moments) en espérant une transition vers l’éolien et le solaire. Le résultat ? « Il n’y a pas beaucoup de vent, il n’y a pas beaucoup de soleil en Allemagne ». Une réalité physique qui a battu en brèche l’idéologie verte, laissant le pays vulnérable et dépendant.

Mais le propos prend une tournure encore plus sombre et critique lorsqu’il aborde la corruption qui entoure ces décisions. Il ne parle pas de rumeurs, mais de faits troublants, citant des enquêtes et des livres qui révèlent comment des intérêts russes – et probablement américains, selon ses réserves – ont façonné la classe politique allemande. Il évoque avec un mélange d’indignation et de cynisme ces « voyages » offerts aux anciens chanceliers et responsables, des voyages organisationnels impeccables destinés à favoriser les énergies fossiles russes. « C’était impressionnant le nombre de voyages », souligne-t-il, entretenant l’image d’une élite politique soudée par des intérêts financiers obscurs plutôt que par la volonté générale.

Cette influence allemande au Conseil des ministres est décrite comme un frein constant à l’ambition européenne. Il rappelle avec amusement noir une vieille blague de la Commission : les Britanniques, partis depuis, étaient surnommés les « Yes », car ils acceptaient tout. Les Allemands, eux, étaient les « No ». À chaque tentative d’initiative ambitieuse, l’Allemagne posait son veto, étouffant l’élan communautaire sous son pragmatisme (ou son conservatisme) énergétique.

Il est temps de plonger dans les coulisses fracturées de la politique européenne, là où les grandes ambitions se heurtent à la réalité crue des alliances et des intérêts nationaux. L’orateur, avec une franchise désarmante, décortique la géopolitique interne du continent en identifiant trois blocs bien distincts, chacun naviguant selon ses propres étoiles – ou plutôt, ses propres intérêts immédiats.

Premier bloc : les « Atlantistes », principalement les pays de l’Est. Leur logique est implacable : toute initiative qui s’éloignerait de la ligne dure face à la Russie est immédiatement neutralisée. L’orateur raconte avec une pointe d’ironie amère comment, dès qu’un projet communautaire semblait menacer cette alliance stratégique, les ministres concernés débarquaient le lendemain matin avec un MMO (Modèle de Menace Majeure) tout fait, posé avec fracas sur le bureau de la commissaire en fonction. C’était impressionnant, visuellement, mais cela montrait à quel point la souveraineté européenne était souvent en otage des géopolitiques extérieures.

Deuxième bloc : les pays scandinaves et quelques alliés occasionnels, porteurs de la logique pure du marché et de l’intégration économique. Ici, on laisse faire les forces du marché, sans trop se soucier des écarts sociaux ou des protections sociales, tant que la fluidité commerciale est assurée.

Mais c’est le troisième bloc, celui auquel l’orateur se sent le plus proche, qui incarne la quête d’une « Europe puissance ». Lancée initialement par la France, cette idée – selon laquelle sans une vision politique forte et intégrée, l’Europe n’existe pas vraiment – a gagné en pertinence, voire en urgence, sous la pression des chocs successifs : le Covid, la guerre en Ukraine. Et ce qui est fascinant, c’est la prise de conscience qui a suivi. On a vu l’Europe acheter des vaccins, mettre en place des politiques de santé intégrées, acquérir des armes. Tout fonctionnait. Mais l’orateur souligne un paradoxe crucial : « Si on veut faire une Europe… qui réussit à avoir un projet, c’est pas uniquement des armes ou des vaccins, c’est une vision politique de long terme intégrée. »

Le problème ? On n’a pas su pondre ce projet ambitieux, surtout sur le plan social. Le Covid a révélé la vulnérabilité de nos chaînes d’approvisionnement. L’image parlante est celle des Français qui se « castagnaient » avec d’autres Européens pour récupérer des masques, passant pour des « demeurés » dans la précipitation. On n’avait pas anticipé la crise, c’est vrai, mais la préparation européenne a montré ses limites. Pourtant, l’achat de vaccins a créé une défiance énorme. Pourquoi ? Parce que le récit dominant, promu mondialement par les experts, vantait une efficacité à 95 %, 92 %, ou 80 %, selon les jours et les laboratoires. Ce récit, selon l’orateur, a laissé plus de séquelles qu’il n’en a guéri.

L’orateur assume sans ambiguïté sa position vaccinale, avec une argumentation personnelle et brutale : « Je suis trop vacciné et je changerai pas d’avis parce que moi mes parents sont encore en vie, ils ont leurs cinq doses et par contre leurs voisins qui ont pas voulu se vacciner morts tous les deux quoi. » Il reconnaît l’autre côté de la médaille : sa propre famille compte quatre ou cinq générations de médecins, dont des figures comme Pasteur, ce qui lui donne une légitimité médicale innée, mais aussi une responsabilité.

Derrière cette anecdote personnelle se cache une critique plus large des « externalités économiques ». L’Europe a réalisé qu’elle ne savait plus fabriquer une seule voiture, que ses industriels (aéronautique, automobile, chimie) dépendaient de chaînes d’approvisionnement mondialisées produites dans des conditions sociales et environnementales lointaines, bien en deçà des standards européens. La question centrale, restée en suspens, est la suivante : « Est-ce qu’on n’est pas capable de créer des supply chain qui sont intégrés avec une prise en compte de ces externalités ? »

C’est là que réside, selon lui, la base réelle du projet européen : non pas seulement survivre aux crises, mais construire une souveraineté industrielle et sociale cohérente, capable de résister aux chocs externes tout en respectant des valeurs internes. Une ambition qui, pour l’instant, reste à l’état de promesse, entre les blocs atlantistes, les libéraux scandinaves et les partisans d’une Europe puissance sociale et politique.

Et pour clore ce passage, un moment de complicité humoristique : l’interlocuteur propose de lui « casser les genoux », une référence probable à une technique ou une méthode dont l’orateur dit avoir « ses marques ». La réponse est immédiate, presque joyeuse : « Vas-y, pète-moi les genoux… Je suis stable sur mes appuis comme 10 ans avec. » Un échange qui montre que, malgré la gravité des sujets abordés, la conversation reste vivante, humaine, et ancrée dans l’expérience directe.

La fracture sociale : métropoles contre territoires

Dans cette séquence, l’interlocuteur refuse catégoriquement le piège de la réponse facile ou du chiffre creux. Face à la demande d’une note sur les agences, il quitte le terrain technique pour plonger dans une réflexion philosophique et politique profonde, définissant sa propre évolution non pas comme un « déclic » soudain, mais comme une transformation progressive. Son regard sur la Silicon Valley a basculé : ce qui était autrefois perçu comme un système « inclusif » est désormais, à ses yeux, devenu un système « exclusif ».

C’est ici que le ton devient particulièrement tranchant. L’orateur admet avoir autrefois partagé une vision « assez macroniste », croyant en la possibilité d’une inclusion globale. Mais cette croyance s’est évaporée. Aujourd’hui, il est persuadé qu’il manque cruellement un « récit politiquement engagé » porté par la technologie. Sans ce récit fort, la France et l’Europe continueront à se faire « tabasser », notamment par la montée de l’extrême droite.

Pour illustrer la raison de cette montée des extrêmes, il ne se contente pas de généralités. Il parle avec une familiarité cruelle de ses propres rituels : « à chaque fois que je fais un café, je le fais dans les territoires ». Ce sont ces interactions quotidiennes, loin des tours de verre parisiennes, qui lui révèlent la fracture réelle. La cause ? Une opposition artificielle et délétère entre les métropoles et les territoires. Les chiffres tombent comme des coups de massue : le poids de l’industrie dans le PIB français est passé de 21 % à environ 10-11 %. Les « perdants » de cette désindustrialisation, ce sont les habitants de ces territoires, alors que les politiques publiques semblent émaner exclusivement de deux lieux précis : les 7e et 6e arrondissements de Paris.

La conclusion de l’orateur est sans appel : la globalisation, telle qu’elle a été menée, « ne s’est pas bien passée ». Et il prend le risque de se brouiller avec certains de ses amis historiques en assumant ce constat. Avoir des marchés intégrés, c’est bien, mais pas « dans ces conditions ». Il refuse de masquer l’échec à reconnaître que cette dynamique a laissé beaucoup de gens sur le bord du chemin.

Pourtant, paradoxalement, il se positionne comme un ardent défenseur de l’Europe – mais pas n’importe laquelle. Il distingue avec ironie mordante la « vraie Europe » de celle incarnée par Ursula von der Leyen, qu’il qualifie d’auto-proclamée « charismatique ». Sa critique ne s’arrête pas là : il fustige l’incompétence stratégique des dirigeants européens actuels. Il les décrit comme des « ravies de la crèche », des personnes déconnectées de la réalité du renseignement, de la prospective et de l’anticipation. Pour lui, ils ne sont « pas les chips les plus affutés » pour comprendre les enjeux géopolitiques.

La conversation s’achève sur une note d’inquiétude géopolitique majeure : avec la guerre qui fait rage, la pénurie énergétique à venir et la désindustrialisation de l’Allemagne en cours, l’Europe semble marcher vers un mur. L’interlocuteur, prêt à affronter le désaccord, lance le défi final : « Oui, raconte-moi. » Il veut comprendre les mécanismes précis de cette dérive, prêt à écouter l’explication détaillée de ce qu’il perçoit comme un naufrage stratégique.

Le choix du carbone : une résistance anthropologique

Loin des débats techniques habituels, l’orateur plonge le spectateur dans un terrain miné par la métaphysique et la critique sociale, en partant d’une déclaration fracassante faite il y a un an par Demis Hassabis. Pour le fondateur de DeepMind, « tout est computationnable, tout peut-être mis en data ». Cette affirmation, présentée comme un dogme scientifique, a provoqué un séisme intellectuel au sein même de l’université d’Oxford, provoquant la réaction virulente de Roger Penrose, Prix Nobel de physique. Le débat qui s’en est suivi repose sur une question cruciale : si certaines choses résistent au calcul, ne serait-ce pas là la porte d’entrée vers le mystère ultime de la conscience ?

C’est ici que l’argumentation prend une tournure philosophique audacieuse. L’orateur rejette l’idée reçue selon laquelle la « singularité » de l’intelligence artificielle réside dans une supériorité numérique. Il remonte aux racines historiques de notre obsession pour l’intelligence, traçant une ligne directe depuis la Renaissance jusqu’à la pensée protestante, notamment luthérienne, qui a associé la valeur humaine à la productivité. Dans cette vision, l’intelligence n’est plus une quête spirituelle ou esthétique, mais un simple « facteur de production ».

C’est là que le ton devient cinglant envers la Silicon Valley. L’orateur y décèle un « utilitarisme social » profond qui a remplacé la quête de transcendance par celle du profit. Contrairement à une transformation de soi ou à une élévation artistique, le projet de la vallée se résume, sans ambages, à « produire ». Et pour illustrer cette dérive, l’orateur utilise une image crue et mémorable : il s’agit de « transformer de l’énergie en des conneries pour vendre du rouge à lèvres pour les influenceuses ». Au cœur de ce système ? « Le pognon ». Le mécanisme est décrit comme une manipulation des « réflexes les plus grégaires primitifs dans le cortex cérébral des demeurés qui servent à payer les impôts ». Une critique féroce d’une économie qui exploite l’instinct plutôt que l’esprit.

Face à ce matérialisme radical, l’orateur propose une hypothèse audacieuse : ce qui échappe à la machine, ce n’est pas la complexité du calcul, mais la conscience elle-même. Il invite à replacer l’humain dans sa véritable échelle de temps. Notre « design actuel », cette organisation cérébrale et ces sens qui nous définissent, datent d’environ 300 000 ans (ou trois millions d’années pour les humanoïdes plus larges). Pourtant, l’histoire humaine telle que nous la connaissons – avec nos lois, nos religions, notre langage élaboré et nos villes – ne représente que 2 % de cette existence. Le reste du temps, nos ancêtres ont développé des capacités que nous avons probablement perdues, ou du moins, que nous avons cessé de décoder.

Pour ancrer cette idée, l’orateur partage une anecdote personnelle marquante : sa visite à la réplake de Lascaux. Le documentaire qui y est projeté soulève un constat déstabilisant : nous ne savons pas pourquoi ces grottes ont été créées, ni quelle beauté a été rassemblée ici, ni quel rituel s’y déroulait. Nous sommes « tellement éloignés de la nature de ce que l’on était auparavant » que nous avons perdu la clé de lecture de cette expérience. Ce n’est pas seulement de l’art ; c’est l’expression d’une forme de conscience différente, potentiellement inaccessible à la logique binaire.

Cette conscience se serait manifestée à travers un « monde symbolique » profondément transcendant pour ceux qui le vivaient, une harmonie préexistante à notre rationalité moderne. Derrière cette harmonie se cache un imaginaire collectif partagé par toute l’humanité, ce que Carl Jung et d’autres ont nommé les « archétypes ». Si une chose doit résister à l’ère du tout-computable, c’est bien cette capacité à tisser des liens avec un monde symbolique et archétypal. C’est peut-être la dernière frontière infranchissable pour la machine : non pas la vitesse de calcul, mais la profondeur du sens et la résonance avec l’invisible.

L’orateur plante le décor avec une intuition sombre mais poétique : nous nous serions tellement éloignés de notre nature primitive que nous avons perdu la capacité de décoder certains signaux profonds. Derrière ces “bisondes” et ces visions perdues se cacherait une forme de conscience inaccessible, liée à la capacité d’accéder à un monde symbolique qui semble avoir été, pour nos ancêtres, profondément transcendant. Il y avait là une harmonie préexistante, presque mystique, nourrie par ce que Jung et les mercaliades ont nommé les archétypes – un imaginaire commun à toute l’humanité.

Et c’est ici que le bas blesse : selon lui, c’est précisément cette dimension qui est inaccessible à la machine. Si quelque chose doit rester hors de portée de l’IA, c’est bien cela. Pourquoi ? Parce que ce qui fait notre singularité humaine, c’est la singularité de nos expériences émotionnelles les plus intenses. L’orateur nous invite à visualiser ces moments uniques : l’émotion extraordinaire partagée entre amis, l’expérience artistique courte mais marquante, ou encore la fulgurance d’accueillir son premier enfant. C’est là, dans ces instants, que réside l’essence même de l’humanité.

C’est sur cette base qu’il répond à la question cruciale : silicone ou carbone ? La réponse est sans appel : carbone. Sa logique est implacable : si ces moments ne sont pas singuliers, si les machines finissent par les reproduire ou y accéder, alors tout devient “computationnable”. Et dans ce cas, pourquoi se précipiter vers la technologie ? Il lance alors une critique acerbe de la vision transhumaniste, celle prônée par des figures comme Elon Musk. Si tout est calculable, alors l’expansion vers les autres planètes, la conquête de la galaxie… tout cela n’a aucun sens. “Pourquoi faire ?” s’interroge-t-il avec cynisme. Pour quoi faire, au fond ? Pour finir par vendre des rouges à lèvres.

L’image est choquante, presque insultante, mais elle sert à illustrer la futilité ultime d’une course technologique déconnectée du sens. “Vendre du rouge à lèvres pour vendre du rouge à lèvres”, résume-t-il, qualifiant cette ambition de “conneries”. Pourtant, il nuance immédiatement : le rouge à lèvres n’est pas futile en soi, mais dans cette métaphore, il dénote d’un vide. Il y voit le symptôme d’un inaccomplissement, d’une frustration et d’une immaturité profondément ancrées dans la Silicon Valley. Cette culture d’entreprise, selon lui, est consubstantielle à une forme de retard émotionnel et spirituel.

La conversation dévie alors vers une critique virulente de l’écosystème technologique actuel. L’interlocuteur, s’adressant à son ami “Gill”, s’interroge ironiquement sur l’état des “gardes-fous”. Il dresse un tableau satirique et inquiet de ceux qui dirigent nos systèmes : des individus “dopés”, “drogués”, parfois autistes ou en situation de consanguinité sociale, collaborant avec des politiques incompétents qui utilisent encore des adresses Gmail et qui introduisent du “palantier” (référence à Palantir Technologies, la firme de surveillance de données) dans nos services de renseignement. C’est un monde où des “demeures” dans les ministères côtoient des vendeurs de cosmétiques se croyant messianiques.

Le cœur du débat se resserre alors sur le choix binaire : silicone vs carbone. La route du silicone est décrite comme une voie exclusive dédiée à la puissance, une course à la domination sans âme. L’orateur ne prône pas la peur (“on va se faire bouffer tout cru”), mais l’alternative. Il existe un autre chemin, une autre voie, qu’il faut créer. Et cette voie, il la voit européenne : une ambition morale, intellectuelle et spirituelle, radicalement différente de l’ambition de marché.

Il oppose enfin cette vision à celle de Peter Thiel (mentionné implicitement par le contexte de la “vision messianique” et de l’anti-Greta Thunberg). Pour Thiel, la transcendance n’est pas spirituelle ; c’est de l’accélération. Il caricature la pensée écologiste en disant que Greta Thunberg veut “ralentir”, alors que le Christ (selon sa lecture tordue) veut accélérer. L’orateur rit de cette vision qu’il compare à un “fordisme accéléré” : une standardisation à la chaîne de la T, mais poussée à l’extrême. Pour lui, on ne joue pas avec les mêmes valeurs. Là où l’autre voit une efficacité industrielle, il voit une perte d’humanité. Et il termine sur une note d’ironie historique : le fordisme, pour la Ford T, était “inclusif” dans le sens où il standardisait la masse, mais à quel prix pour l’âme individuelle ? C’est cette standardisation de l’existence que l’orateur refuse, préférant la complexité, l’émotion et le “carbone”.

Synthèse : des clés pour résister

Gill Babinet ne se contente pas de dresser un tableau sombre ; il offre des clés pour agir. Sa première recommandation est existentielle : la méditation. Il admet que son histoire personnelle est trop intime pour être racontée ici, mais l’effet a été radical. Il raconte avoir un jour, tard dans la nuit, bu du champagne chez son interlocuteur, marquant le début d’une pratique assidue allant jusqu’à deux heures par jour. Aujourd’hui, il maintient plus d’une heure quotidienne. Les résultats sont concrets et quasi-miraculeux : il est devenu « quelqu’un d’assez calme », au point que son interlocuteur jure être incapable de l’énerver. Il y a une ironie amusante dans cette scène : l’interlocuteur tente désespérément de faire réagir son cœur, de voir sa diastole s’accélérer, pour vérifier qu’il est encore humain et vibrant, mais l’orateur reste un roc stoïque. « Tu es maître de ton rythme », dit-il. Plus encore, depuis 17 ans, il n’a connu ni dépression, ni moments « down », ni tristesse envahissante. La méditation est présentée comme une émancipation puissante contre les « démons » intérieurs.

Le deuxième conseil est d’ordre politique et technique : maîtriser l’intelligence artificielle. Loin d’être un simple outil utilitaire, l’IA est un enjeu de pouvoir. L’orateur insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas seulement de savoir l’utiliser, mais de devenir des « activistes » de ce sujet. Il faut comprendre ce que fait cette technologie, pourquoi elle nous affecte, et être capable de l’embarquer dans le débat public. Sinon, on la subit. La clé est d’avoir une génération de gens qui comprennent l’IA pour la mettre à sa place, plutôt que de la laisser nous écraser.

Enfin, pour contrer la fragmentation sociale, Babinet propose une solution aussi simple qu’effrayante : « Il faut prendre le temps de s’engueuler. » Cette phrase, « prendre le temps de s’engueuler », résonne comme un appel à la confrontation constructive. Dans un monde où l’on cherche à éviter le conflit à tout prix, l’orateur suggère que le dialogue, même conflictuel, est le seul remède à la fragmentation sociale. C’est une formule marquante qui résume l’essence de sa pensée : mieux vaut un débat houleux qui réunit que le silence polie qui isole.

Dans cette ultime tirade, Gill Babinet ne se contente pas de conclure son propos : il lance un appel au combat, urgent et viscéral. Pour lui, le danger ne vient pas seulement de la technologie elle-même, mais de notre passivité face à celle-ci. Il faut, selon lui, « avoir une génération de gens qui sont littéralement des activistes de ce sujet ». L’enjeu est vital : si nous ne maîtrisons pas activement ces outils, nous les subirons. C’est une question de rééquilibrage des pouvoirs. En multipliant les esprits capables de comprendre la bête, nous pourrons enfin la « mettre à sa place », lui redonnant son statut d’outil domestiqué plutôt que de maître imposé.

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